LA LÉGENDE DE VAHMIRÈ

UN CONTE SUR LA GENÈSE D’UNE ENTITÉ

Val était un marchand ambulant de la région amazonienne qui parcourait les terroirs du Brésil à la fin du XIXe siècle, offrant des produits qui allaient des tapisseries fines à des bijoux de fantaisie brillants comme le soleil. Bel homme, séduisant de nature, Val collectionnait les amourettes à chaque passage, en racontant ses prouesses de voyageur qui avait parcouru tous les recoins du pays.

 

Un jour, Val arriva dans un village de l’aride nordeste brésilien, de l’autre côté du continent Sud-américain. La localité s’apprêtait à célébrer son dixième anniversaire et Val décida d’y rester quelques jours, question de se ressourcer et de profiter de l’abondance propre à ce genre de commémoration : de la bonne nourriture régionale, des activités amusantes et de belles filles ornées de leurs plus belles dentelles.

 

Tout de suite après s’être installé dans le petit hôtel local, Val décida de faire une promenade. Le vent chaud et sec, propre à cette région en plein été, trainait avec lui les feuilles sèches et la poussière de cette ville en terre battue. Les maisons et les gens, tous revêtus de blanc, donnaient au paysage une allure insolite. À côté de la grande église, au milieu du village, des habitants installaient les kiosques et le plancher de danse pour la fête paroissiale qui s’organisait pour le lendemain, le dimanche de la fête des dix ans du village.

 

Parmi les citoyens excités par la célébration du lendemain, la fête la plus importante de l’année, Val entrevit la belle Marcia, entre les rubans de satin et les fleurs de papier crépon colorées. Marcia était une jeune fille aux longs cheveux noirs, de mine agréable et dont tout le monde connaissait la douceur, mais que personne n’avait jamais vu pendant les soirées… Personne ne se posait de question non plus, étant donné la nature aimable de la fille. À partir de ce moment, Val n’arriverait plus à penser à autre chose que de séduire la belle Marcia.

Le lendemain, tôt dans la matinée, Val pouvait déjà entendre l’animation qui venait des habitants qui s’occupaient des derniers préparatifs. Habillé de son meilleur costume blanc et arborant un chapeau de paille, Val partit réaliser sa plus grande conquête. Après la messe, les citadins endimanchés se promenaient paresseusement bras dessus, bras dessous, achetant un petit paquet de maïs soufflé ici, jouant un jeu pour gagner un petit souvenir à l’être aimé là, ou criant et sautant - les enfants salissaient déjà leurs beaux habits!

Marcia contemplait le kiosque qui proposait tous genres de friandises faites maison, mais ses yeux s’arrêtèrent tout de suite sur une succulente pomme au caramel et sur le beau visage qui s’y reflétait, celui de Val. Ils commencèrent à se parler et depuis ce jour-là, ne se perdirent plus de vue. Val décida de s’installer au village et y ouvrit un magasin général. Marcia continua sa vie comme avant, mais maintenant tous les deux se voyaient chaque jour, se disant aurevoir tous les soirs.

 

Le temps passa et plusieurs journées d’amour s’écoulèrent. Un beau jour, Marcia remarqua que ses règles s’étaient arrêtées. Elle alla voir le seul médecin du village, qui lui confirma qu’elle était enceinte. La journée finissait. Désespérée, Marcia courut transmettre la nouvelle à Val, qui habitait un bungalow au bord de la rivière. En arrivant doucement, Marcia entrevit Val entre les feuilles des arbres et des arbustes, qui se transformant en poisson, sautait dans les eaux froides de la rivière. Marcia ne sut pas quoi penser! C’est alors qu’une larme lourde et chaude coula sur son visage.

 

Personne ne le soupçonnait, mais Val était en réalité une entité, un boto, un dauphin de rivière qui parcourait les eaux avec aisance en trainant dans un coffret les richesses les plus convoitées. Le jour, il se transformait en beau-bonhomme et, séduisant les jeunes filles, les entraînait avec lui dans la profondeurs des eaux. Cependant, Val n’avait jamais passé plus que quelques jours dans un même lieu…

Marcia courut chez elle, un bungalow face à une ravine donnant sur la mer. En arrivant au bord, elle se lança dans les eaux chaudes de l’océan, le temps que ses jambes se transforment en queue de poisson. Marcia était elle aussi une entité. Les nuits, ses jambes se transformaient et elle allait rejoindre son peuple dans la profondeur des eaux salées. Marcia était en fait une sirène, fille de la grande déesse de la mer, Yemanjá.

Elle raconta alors tout à sa mère qui, comprenant que l’amour qui existait entre les deux était réel, décida de transposer le phénomène de la rencontre des eaux de la rivière Noire avec la mer en Amazonie dans le nord du Brésil, la Pororoca, au nordeste du pays, de l’autre côté du continent. Et c’est pendant cette manifestation de la nature que Val et Marcia ont finalement pu se rejoindre, et construire aussitôt leur maison à la jonction entre les eaux douces et salées. Et c’est ainsi qu’est née Vahmirè, la déité des eaux douces et salées qui protège les braves contre les périples affrontés par ceux qui veulent l’aller vers l’Autre, vers l’Inconnu.

Par Ludmila.

@ ludmila steckelberg, 2020